Je suis né en 1931. J’ai donc connu, vécu et subi la guerre de 1939-1945 sans toutefois y participer activement ; je n’en avais pas l’âge. Mais, j’ai encore dans les oreilles le sinistre appel des sirènes dans la nuit, le vrombissement des avions au dessus de nos têtes, les canonnades de la Flag, le crépitement des éclats d’obus retombant sur le sol, le sinistre sifflement des bombes dégringolant du haut des cieux, l’attente de l’impact…
De toute la guerre, nous n’avons jamais mis un pied dans l’une de ces caves pourtant préparées à cet effet. Ni cave, ni tranchée-abri. Par méfiance et par crainte ; nous avions eu connaissance de divers incidents, parfois dramatiques (inondations, impacts de bombes…). Des morts dans les abris. Depuis le début du conflit, nous avions l’habitude, de nous retrouver dans notre salle commune, assis, en rang d’oignons, le dos de notre siège appuyé contre le mur. La sœur de ma grand-mère habitait seule, quelques rues plus loin et pourtant, malgré son âge, elle prenait, à chaque alerte, tous les risques qu’il lui était possible de rencontrer, dans son désir de nous retrouver. La peur de se retrouver seule, peut-être… Et nous n’étions pas seuls. Nos voisins les plus proches se repliaient chez nous, en confiance, semble-t-il. J’ignore encore les raisons de ce choix, mais il resta constant jusqu’à la fin des combats. Et nous nous retrouvions, toujours prêts à partir avec le petit bagage contenant les biens les plus précieux à chacun, avec le chien, le chat…
Tout gamin, à l’écoute des grands, je percevais des conversations annonçant un sabotage, l’arrestation d’un jeune voisin, de nouvelles fusillades au camp de Souge… La radio nous apportait des nouvelles de Londres et des combats, en particulier sur le front de l’Est. Les adultes écoutaient, très attentifs, dans le plus grand silence, le volume réglé au plus bas pour ne pas être décelé à l’extérieur. Nous avions punaisé, sur la porte de la chambre du fond, une carte du front de l’Est mise à jour, régulièrement, après chaque émission.
Les adultes, toutefois, oubliaient parfois ma présence et, entre eux, revenait fréquemment le même double sujet d’inquiétude : que devenaient Fernand et Marcelle ? C’était le frère de maman. Lui et son épouse étaient particulièrement engagés dans la vie syndicale et politique, et, ce, depuis des années ; on les savait du côté d’Orléans. Fernand, parfois, faisait de rapides passages à la maison venant voir sa mère, mais fréquentant régulièrement la maison des Covelet, proches de Charles Tillon. Et puis les visites s’espacèrent. Cela devenait angoissant. Mamée commençait à s’inquiéter de ne plus avoir le moindre signe de son fils. Il ne se passait pas un jour qu’elle ne pleurât. Elle savait, on savait, je savais qu’un drame pouvait éclater. Je percevais bientôt des conciliabules dès que ma grand-mère tournait le dos. Des apartés rapides et bientôt des larmes… Ma sœur, mon aînée de sept ans, était dans la confidence. Elle et maman avaient déjà été convoquées à la kommandantur, pour se voir interdire tout envoi de courrier. Je percevais les échos des conversations : Fernand avait été fusillé, quant à Marcelle ? Pas de nouvelles depuis l’annonce de son départ vers les prisons allemandes.
Et puis un jour, ayant usé son monde par ces questions incessantes et pressantes auxquelles personne ne voulait répondre, Mamée réussit à faire craquer sa fille qui s’effondra n’en pouvant plus de mentir. C’était là un drame qu’un gamin de 13 ans pouvait ressentir
De cette époque, j’ai gardé en mémoire la tragique histoire de Fernand et de Marcelle Rivière. Les années ont passé et, petit à petit, j’ai pu réunir différentes pièces me permettant de reconstruire leur épopée. Cela devenait nécessaire, car, au fil des ans, les témoins de ce drame disparaissaient les uns après les autres. Maman entretenait notre mémoire. Elle gardait dans sa salle de séjour les photos des deux disparus. Et puis, vint le jour, où ma sœur et moi nous rendîmes compte que les souvenirs se bloquaient devant notre porte. Nos enfants, nos petits enfants ne portaient plus le même intérêt à cette histoire familiale. J’ouvrais alors en grand mon cahier de « Devoir de Mémoire » et m’appliquais à retranscrire ce que fut le double cheminement d’un couple engagé sous la même bannière et dans le même amour.